Dès les années septante, le célèbre économiste J.K. Galbraith estimait que l’art était une des rares activités capables de s’opposer à ce que nous appelons actuellement le néolibéralisme. Il relevait déjà les conflits entre la protection du paysage et certaines implantations industrielles, l’ouverture de mines à ciel ouvert, l’installation de lignes à haute tension ou de panneaux publicitaires. Pour lui, seul l’Etat avait le pouvoir de protéger un paysage, la beauté valant bien une augmentation du PIB. Il suggérait aussi que, en fin de mandat, l’on demande aux autorités politiques si elles laissent leur territoire plus beau qu’avant.

Le succès remarquable du dernier Parcours d’artistes (53 artistes, 4 000 visiteurs) est bien encourageant. Il prouve que certains se rendent compte de l’importance d’un développement plus humain, moins utilitariste. Car la fréquentation des activités artistiques ouvre l’esprit à d’autres préoccupations, entre autres à l’admiration de la Nature.

On peut parfois se poser des questions sur la situation de l’art en Belgique. N’est-ce pas par manque de subsides que la plupart des musées ferment à 17 heures ? Pour quelle raison bon nombre de parents donnent-ils moins d’importance à la littérature, à l’histoire et surtout à l’histoire de l’art qu’aux mathématiques, à l’informatique ou à l’anglais ? Pourquoi trop de lycéens manifestent-ils un tel mépris à l’égard de leurs condisciples de la filière artistique ? Pourquoi encore les émissions de Musiq3 sont-elles interrompues constamment par des annonces concernant la circulation routière ?

Mais ce n’est guère dans l’air du temps. On fabrique des célébrités à grand renfort de marketing. Et à notre époque en particulier, le monde des affaires donne moins d’importance à l’art qu’à l’argent et aux « bienfaits » d’une publicité destinée à favoriser la consommation d’objets dont la plupart sont des gadgets sans utilité particulière.

Et que dire du véritable art populaire si, ici même à Rixensart, on se prépare à démolir, au lieu de le restaurer, un mural qui, il y a un trentaine d’années, avait donné tant de plaisir et de fierté à des jeunes de la commune ?

Ce n’est pas pour rien que le mouvement ATD Quart Monde donne tellement d’importance à l’accès à l’art dans sa lutte contre la misère.

Ce sont là des sujets qui ne sont pas non plus entièrement étrangers aux discussions concernant le traité de libre commerce avec les Etats-Unis, qui nous font craindre une victoire progressive de la monnaie sur les gestes gratuits.

Par Pierre-François Mathy

 

Cette article vien de La Verte Feuille n° 74, septembre 2014.